Les Frères Karamazov

C’était vers la fin du mois d’août, par une belle matinée claire et chaude. La réunion de la famille Karamazov chez le starets Zossima devait  avoir lieu à onze heures et demie. On avait eu recours, en désespoir de cause, à cette assemblée d’un conseil de famille, sous le patronage du 
vénérable vieillard, pour trancher les différends survenus entre Fédor Pavlovitch Karamazov et son fils aîné Dmitri Fédorovitch. La situation  entre le père et le fils était extrêmement tendue. Dmitri Fédorovitch réclamait l’héritage de sa mère, et Fédor Pavlovitch prétendait avoir 
donné à son fils tout ce qui lui était dû. Les invités furent amenés par deux voitures. Dans la première, un équipage attelé de forts chevaux, arrivèrent Petre Alexandrovitch Mioussov, — parent de Fédor Pavlovitch par alliance, — et Petre Fomitch Kalganov, qui se préparait à entrer à l’Université, un garçon silencieux  et un peu gauche. Mais dans l’intimité, il s’animait, causait et plaisantait gaiement. C’était l’ami du plus jeune des trois fils de Fédor Pavlovitch, Alexey Fédorovitch, alors novice au couvent du starets Zossima…

Dans Les Frères Karamazov, Dostoïevski a donné le résumé de sa carrière et de sa pensée. On y retrouve l’opposition père et fils de L’Adolescent, le duel de l’athéisme et de la sainteté des Possédés, le schéma de L’Idiot, avec le crime à la base et l’entrevue dramatique des deux rivales ; enfin et surtout l’un des frères, Aliocha, est la reprise du prince Mychkine : il s’appelait «l’Idiot» dans Ies brouillons. Il semble même que Dostoïevski ait voulu exprimer dans les trois frères les trois aspects de sa personnalité ou les trois étapes de sa vie : Dimitri le schillérien rappelle sa période romantique, terminée aussi par le bagne ; Ivan, les années où il était près de remplacer ‘ la foi chrétienne par le socialisme athée ; Aliocha, son aboutissement, le retour au peuple russe et à l’orthodoxie. Sous quelque angle qu’on les considère, Les Frères Karamazov sont un microcosme aux richesses inépuisables, le chef-d’œuvre peut-être de Dostoïevski.